dimanche 7 février 2010

Épique (et colégramme)



Trouver un job, ça ne m'aura finalement pris que deux semaines. Mais je ne vous parle pas de n'importe quel job, évidemment. Depuis jeudi dernier, je suis prof d'anglais. Donc, depuis jeudi dernier, j'ai commencé un ulcère, c'était couru d'avance.

Il faut tout de même que je vous raconte ça, vous n'en croirez pas vos oreilles (ou vos yeux, en l'occurrence). C'est la Province de Hainaut qui m'a engagée, pour assurer les intérims des profs d'anglais (en dépression, mais ça bien entendu on ne me l'a pas dit tout de suite) de l'Athénée Jean d'Avesnes, de l'École Industrielle Supérieure, et du Nursing de Mons.

Je me suis donc rendue jeudi matin à l'École Industrielle Supérieure, un peu stressée, mais pleine de bonne volonté. Comme on m'avait dit, je cite "Ce sont des étudiants en transport et logistique, leur niveau d'anglais est UF4", j'avais préparé un cours basé sur un texte portant sur l'Intrastat, un système de traçage des biens et marchandises dans l'Union européenne. Bien mal m'en pris. Une fois arrivée au secrétariat, la sous-directrice m'a expliqué que j'aurais au moins un élève (ben oui, mais ils sont où les autres ?), mais "qu'il ne fallait pas se leurrer", les autres ne viendraient sans doute pas. Mon cours était censé débuter à 9h10, mais à 9h30, j'étais toujours là en train de poireauter toute seule dans ma classe. Puis, à 9h36, moment précis auquel je remballais mes affaires en me disant que personne ne viendrait, un hurluberlu d'une vingtaine d'années est entré, a laissé échapper un 'jour sans conviction et s'est laissé tomber sur sa chaise sans me donner plus d'explications. C'est donc ce que j'appelle une journée qui commence bien. Après avoir essayé de lui soutirer une phrase en anglais que je n'ai jamais obtenue, j'ai cessé de le harceler et je lui ai fait reprendre le texte qu'il devait voir avec la profe que je remplace. C'est à ce moment-là que je me suis rendue compte qu' "UF4", ça ne voulait pas dire grand chose, et qu'il était sans doute préférable de se cantonner à essayer de lui faire construire des phrases sujet-verbe-complément, à l'indicatif présent. Après cela, il m'a annoncé sans autre forme de procès qu'il devait partir à 10h30, alors que le cours se termine à 12h10. Comme je n'étais pas vraiment surprise, j'ai finalement rangé mes feuilles dans mon sac, et je suis allée attendre l'ascenseur. C'est à que l'improbable s'est produit.

Il faut savoir que je donne cours au septième étage. L'ascenseur tombe "très souvent en panne", selon les autres membres du corps professoral, et il est surtout très lent. J'ai donc eu tout mon temps pour regarder autour de moi. C'est là que je les ai vues. Trois masses sombres, d'une dizaine de centimètres de long, pelotonnées sur le mur presque à hauteur du plafond. Je me suis approchée pour voir de quoi il s'agissait, quand une des petites masses a déplié une aile sombre avec paresse, laissant entrevoir un pelage roux luisant. Vous l'aurez compris, si l'EIS ne loge pas d'étudiants, puisqu'ils ne se donnent pas la peine d'y venir, elle protège au moins l'écosystème en abritant des chauves-souris. J'en ai compté huit à proximité des ascenseurs, mais il y en a probablement beaucoup plus. Jeudi prochain, je prendrai des photos pour vous montrer.

L'après-midi, c'était à Jean d'Avesnes, où j'ai pu comprendre la frustration des professeurs en général, puisqu'un seul de mes élèves de 6ème horticulture-chimie (ces options sont groupées, ce n'est pas une seule option franchement bizarre) s'est pointé, les autres prétextant le lendemain "qu'on ne leur avait pas dit que la profe était là". Ceux qui étaient là, par contre, c'étaient les rhétos, au grand complet et en pleine forme, qui ont été franchement casses-pieds et carrément lourds. On ne se rend pas compte que la seule possibilité qu'il y ait pour aimer les adolescents, c'est d'en être un soi-même. Au-delà de cet âge, on s'aperçoit que ces petits humains à la peau grasse et aux coiffures apocalyptiques obéissent à une logique qui veut que le quotient intellectuel de la classe soit équivalent à celui de son individu le moins évolué divisé par le nombre. Bref, ils n'ont pas l'air d'avoir envie d'apprendre l'anglais.

Ce n'est que le lendemain d'ailleurs, que j'apprends que si la profe que je remplace est en dépression, c'est parce qu'un gamin de cette classe-là l'a "agressée". Il me faudra plus de deux heures pour comprendre, en recoupant les informations, que "l'agression" consistait en fait en un jet de seau d'eau, en représailles puisque cette femme avait aspergé l'élève qui somnolait avec l'éponge à tableau. Par contre, et tout à fait curieusement, vendredi matin, mes rhétos étaient tout à fait calmes et disposés à travailler. Il faut bien avouer qu'une dictée surprise à huit heures du matin, ça remet les choses en perspective. Puis les horticulture-chimie sont venus. Sur les trois (il y en a une de malade), il y en a deux qui suivent des cours d'anglais le soir et qui m'attendaient manifestement au tournant. Je crois qu'ils sont sortis un peu déçus de ne m'avoir pas prise en défaut, et moi avec une envie folle de me remplir les oreilles avec des Petits Gervais.

Entre temps, le soir, je bosse comme une dingue pour constituer un cours cohérent qui mobilise leur attention sans relâche, et maintienne une activité cérébrale qu'on puisse déceler sans électroencéphalogramme.

Demain, je commence au Nursing, où la directrice m'a prévenu qu'il ne s'agissait pas "de classes faciles", qu'il faillait "les tenir", et que l'intérimaire qui était là avant moi n'avait tenu qu'une seule journée. Voilà qui est parfaitement rassurant. D'autant que la même directrice m'a dit qu'il fallait qu'ils travaillent sur leur projet, sans pouvoir me dire de quel projet il s'agissait. Je sens que je vais m'amuser comme une petite folle demain.

Mais sinon, y'a pas à dire, l'enseignement, c'est gratifiant.

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