jeudi 27 mai 2010

Le côté pile

Je crois avoir déjà "mentionné" par le passé que j'étais prof.

La langue française a ceci de particulier que l'utilisation du verbe "être" dans la description d'un job implique de définir un individu par la profession qu'il exerce, ce qui ne me paraît pas toujours être une idée franchement brillante. Je devrais donc plutôt dire que j'enseigne. Ce n'est pas ce que je suis, c'est ce que je fais.

J'ignore si je suis un bon professeur; c'est à mes élèves et étudiants qu'il faut poser la question. Mes élèves (du secondaire) vous diront sans doute que je suis plutôt cool, et les étudiants (de promotion sociale) qualifieront peut-être mon cours de "bizarre" puisque personnellement je ne vois pas bien l'intérêt de faire de la trépanation grammaticale jusqu'à ce que mort s'en suive quand on peut acquérir les subtilités de la langue de Shakespeare dans une prise de parole naturelle et spontanée, mais ça n'engage que moi (et mes étudiants, qui, de ce fait, sont bien obligés d'appliquer mes petites idées sur l'enseignement).

Quoiqu'il en soit, je voulais surtout revenir sur mes articles précédents qui, il faut bien l'avouer, témoignaient de circonstances particulières, dans des écoles encore plus particulières. Ce que je veux dire, c'est que ce n'est pas tous les jours aussi folklorique qu'il y paraît. Une partie de mon travail consiste à enseigner, aussi surprenant que ça puisse paraître ("bon sang, mais c'est bien sûr ! ").

Laissez-moi donc vous raconter en quoi consiste ma semaine.

Le lundi, par exemple (et surtout parce que ça coïncide étrangement avec le début de la semaine), je donne cours en promotion sociale à des groupes de niveau 4 et 5 qui viennent en formation courte, ce qui signifie en fait que ce sont des gens de divers horizons et ayant diverses activités qui viennent aux "cours du soir" pour diverses raisons (parce qu'ils vivent au SHAPE, parce qu'ils en ont besoin pour le boulot ou les études, comme loisir, et j'en passe). Ils sont donc particulièrement motivés et il s'agit d'un public adulte - la plupart d'entre eux ont mon âge ou bien plus - avec lequel il est facile de faire des activités originales, puisqu'il est débarrassé de la pudeur infantile et de la peur du ridicule qui caractérisent les adolescents qui vont jusqu'à refuser de se mettre debout en classe (et s'ils le font, c'est en tirant sur leur t-shirt pour cacher leur corps), tout tétanisés qu'ils sont par leur acné, leur corps indomptable et leur voix fuyante, mais surtout par les cadres de leur propre société ("je ne veux pas faire un pictionnary, c'est pour les gamins"). Avec des adultes, ce n'est évidemment pas du tout pareil, puisque tout le monde veut prendre la parole et participer à tout. Ma journée se termine à 20h30. Bah oui, c'est des cours du soir, je vous dis.

Le mardi, 17h00-20h00 avec les UF2 (comprenez "Unité de formation de niveau 2") Droit. Il n'y a que quatre étudiantes en tout et pour tout, et l'ambiance est assez détendue. Les bases de l'anglais sont assimilées dans la joie et la bonne humeur, donc rien à dire de ce côté-là.

Le mercredi, (ou "marathondi"), ça se corse. C'est la course, avec des secondaires le matin et de la prom. soc. (jargon de prof, j'me la pète à mort) le soir. Autant vous dire tout de suite que quand je rentre chez moi le soir, je suis fameusement dans le coton. Le matin donc, cours d'anglais langue moderne 2 aux 5TQ Horticulture, classe dont le nombre total d'élèves s'élève glorieusement à ... un. Pas vraiment de problème avec cet élève qui, en plus d'avoir toujours son cours en ordre et d'étudier ses leçons, fait ses devoirs et ses prépas, traîne en classe pendant la récré parce qu'il a encore des questions à poser et traduit des livres qui ne sont pas encore sortis en français. Horripilant (Mathieu, si tu lis ça, c'est pour rire, ce n'est pas énervant du tout). Ensuite viennent les Rhétos, pour qui mon cours est la dernière heure de la journée, et qui sont en conséquence excités comme des couques (pas qu'il leur faille une raison, mais manifestement, l'heure les influence). Là, on entend de tout, mais dans l'ensemble, allez... ce sont de braves gosses. Je file ensuite vers la promotion sociale en m'étranglant vite fait avec un sandwich, où on reprend les mêmes que le lundi et on recommence, de 14h00 à 20h30 (ma troisième soirée de la semaine, donc). En rentrant, je me colle en pyjama devant Esprits Criminels, les yeux exorbités et je mange des Aïki Noodles. C'est toute l'activité intellectuelle dont je suis capable à ce stade de ma semaine.

Le jeudi matin, de retour en promotion sociale (où je devrais peut-être réclamer un lit de camp et un percolateur) pour enchaîner avec les UF 2 Logistique, dont le programme est ainsi fait que l'anglais n'est pas un cours obligatoire. Brillant, n'est-ce pas ? Je me retrouve donc souvent seule en classe à regarder vaguement le mur du fond ou à faire mes corrections de la semaine, puisque mes étudiants ont manifestement d'autres activités au même moment. Notez bien que si je n'y vais pas, je ne suis pas payée, donc bon, en somme, le jeudi matin, je me lève pour rien. Ensuite, direction l'école secondaire (qui, comme j'ai oublié de le préciser, se trouve à l'autre bout de la ville, sinon c'est pas marrant), en faisant une halte pic-nique (c'est pas un jeu de mots, c'est un repas, bande de porcs) au parc avec l'Homme. C'est donc en pleine digestion que je récupère les 6TQ Horticulture/Chimie, eux aussi en pleine digestion, vu l'heure, eux qui sont déjà si calmes. De là c'est de nouveau les Rhétos dont c'est - devinez - la dernière heure de cours de la journée. Mais oui. Je les soupçonne en plus d'avoir sport avant, ou n'importe quel autre truc qui énerve.

Le vendredi, on pourrait croire que c'est le dernier jour de la semaine, mais non. Par contre, c'est une journée que je passe en secondaires, pas de prom. soc. Alors donc, les deux premières heures du matin sont consacrées aux... Rhétos. Si, si. Parce que si en dernière heure il est difficile de les faire travailler puisqu'ils sont dissipés par l'heure de la sortie qui approche, les deux premières heures ne sont pas beaucoup plus constructives car "on est fatigué m'dame". Ouais. Le reste de la journée reprend les autres groupes dont j'ai déjà parlé.

Et le samedi ? Hé bien le samedi, à l'heure à laquelle vous faites la grasse mat', allez faire les courses ou faites du sport, je suis en classe, avec les Droit. Notez que du coup, on s'offre le petit déj' pendant le cours, ça rend tout de même les exceptions de l'usage du futur simple plus digestes, il faut bien l'avouer.

Ma conclusion est donc, ET JE M'ADRESSE À TOUS LES PIGNOUFS qui se permettent de critiquer les profs qui ont soi-disant un horaire léger, et leur dis ceci : vous aurez le droit de critiquer quand vous bosserez six jours sur sept (sans compter les 15 heures de prépas hebdomadaires, évidemment) et quand vous travaillerez le soir au point de rentrer chez vous à 21h. Je ne suis pas mineur de fond, mais je ne suis pas vendeuse de barbe-à-papa au pays de Oui-Oui non plus. En attendant, je vous remercierai de bien vouloir fermer votre claque-salades, et d'éduquer vos gosses de manière à ce que je ne doive pas leur expliquer qu'à dix-huit ans on ne dit pas "Madame, je peux aller faire pipi ?", mais "Je peux aller aux toilettes ?". En vous remerciant...

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