Je suis employée comme enseignante. Pas comme gardienne de prison. Je ne suis pas assez payée pour ça, et la prime de risque n’est pas comprise dans mon salaire. Je comprends tout-à-fait qu’on ait évité de me dire que la classe de 3Tq à laquelle j’étais censée apprendre la langue de Shakespeare était un groupe non seulement impossible à tenir, mais en plus d’une vulgarité et d’une indiscipline sans nom. Si on l’avait fait, j’y aurais sans doute réfléchi à deux fois.
En effet, passe encore qu’on me qualifie de moche en entrant en classe, ou qu’on s’arrête juste à côté de moi en chiquant la bouche ouverte pour me dévisager, j’en ai vu d’autres. Ce que je n’avais jamais vu, par contre, c’est une classe qui refuse pendant toute une heure de sortir une feuille de papier pour prendre note, une élève qui passe le cours les pieds sur la table, une autre qui se couche sur MON banc pour, je cite : « faire craquer son dos », en passant par l’étudiante qui me fixe avec l’air manifeste d’avoir envie de me sauter à la gorge. Je ne ferai également qu’allusion à la réaction de ces élèves quand je leur ai annoncé que la remplaçante qui m’a précédée ne reviendrait pas, qui m’a semblée légèrement démesurée (cris de joie, petite chorégraphie ponctuée de « qu’elle crève cette pute »).
Tout cela ne serait évidemment qu’anecdotique si je n’avais pas en plus dû être le témoin privilégié d’une altercation (elles m’ont ensuite expliqué qu’il ne s’agissait pas d’une « engueulade ») entre la plupart des filles de la classe et l’une d’entre elles. Le propos de cette dispute ? La majorité d’entre elles ne comprenait pas qu’on puisse être encore vierge à quinze ans. Je ne vous fais pas le détail des termes employés, mais je suis bien obligée de vous avouer que je n’avais jamais entendu certains d’entre eux.
En réalité, cela ne constitue pas non plus l’aspect le plus grave de ce que j’ai pu voir. Il faut aussi compter avec le harcèlement moral dont la plus jeune d’entre elles est victime. Après un bref interrogatoire après le cours, j’ai appris que la dite jeune fille avait été transférée d’une classe où elle « se faisait frapper » à celle dans laquelle je l’ai trouvée, et qu’elle n’était pas vraiment triste de son sort, seulement qu’elle « pleurait parfois quand elle se faisait frapper, mais que c’était normal » et que « sinon les insultes, ça allait ». Je ne tiens pas à vous énumérer la liste des dites insultes, mais là encore, sachez que la plupart du temps elles ne devraient pas sortir des milieux carcéraux ou des quartiers dédiés à la prostitution.
Je passerai donc sur l’élève qui s’automutile en classe (« elle se scarifie, madame, mais pas à tous les cours »), sur celle qui se lève intempestivement, les gros mots à répétition, et l’impossibilité définitive d’enseigner quoique ce soit d’autre en deux heures que le présent continu, dont je ne suis de toutes façons pas convaincue qu’il ait été assimilé. Il est en effet très difficile de communiquer quelque information que soit aux trois élèves qui écoutent quand les sept autres se hurlent dessus.
Ne croyez pas que je n’ai pas tenté par tous les moyens d’imposer le silence ou d’attirer leur attention, mais il n’est manifestement rien que je puisse faire pour cette classe. Comprenez-moi bien : j’ai été formée à une méthode d’enseignement que j’ai vue fonctionner dans un groupe hétéroclite composé d’anciens soldats tchétchènes, de fondamentalistes religieux et de femmes issues de communautés où se pratique l’excision. C’est donc tout-à-fait impuissante que j’ai assisté à l’échec de cette même méthode au sein de la classe de 3Tq.
Il me faut cependant être parfaitement honnête : au bout de trois quarts d’heure à ce rythme, j’en ai conclu que je ne pourrais pas grand-chose, et j’ai décidé d’en prendre mon parti. Pour obtenir un calme relatif, par exemple, je leur ai promis de leur apprendre quelques gros mots en espagnol (j’ai jugé que l’opportunité d’agrandir leur champ lexical en cette matière serait sans doute une des seules choses qui les intéresserait) si elles étaient calmes pendant le reste du cours. Il a donc effectivement régné un calme relatif pendant exactement huit minutes, au terme desquelles les diverses activités auxquelles elles s’attelaient jusque là ont repris.
Voyez-vous, chers amis, voilà une semaine maintenant que je suis professeur, et j’estime qu’il est encore un peu tôt pour perdre toutes mes illusions à propose de l’enseignement, de même que pour commencer un premier ulcère à l’estomac.
Tout ça pour vous dire que si je peux comprendre qu'on soit mauvais en anglais, j'ai par contre beaucoup de mal à saisir qu'on soit con. J'ai une tolérance infinie pour les imbéciles modestes, mais la médiocrité arrogante m'insupporte au moins autant que la vulgarité.


2 commentaires:
Incroyable!
Si je bien compris, tu ne travailles plus à cette école, cela que j'éspere parce que vraiement tu est trop jeune pour souffrir comme ca.
Je suis craiement en schock, c'est sans doute innaceptable. Des éléves comme ceux-là devraient aller à l'armée, pas à l'école. Si ceux-lá sont les jeunes qui vont payer notre impôts, bah...CONGRATS!! on est perdus!
Enfin, courage, je suis completement avec toi dans le sens de ne pas supporter tant la médiocrité, tant la vulgarité.
BS
(j'éspère que mon francais n'est pas trôp mauvais, prof, ca fait déjà beaucoup d'années que je n'écris)
Coucou Ju!
J'avais posté un commentaire mais, pour une raison inconnue, il ne s'affiche pas... Je reprends donc:
WOAW...
Je suis franchement sciée par ce que tu as écrit. En attendant ta mutation (imminente, je l'espère), je te conseille d'aller jeter un oeil à la chanson "la sécurité de l'emploi" sur youtube. les Fatal Picards ont les mots qu'il faut pour décrire ce genre de situation, même si tu te débrouilles aussi niveau écriture! :)
Signé: Ja, ta co-blonde de l'eii!
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